éternels chemins éphémères

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Ce recueil poétique de Ana Rossi s’inscrit dans une apparente contradiction : les chemins à emprunter seraient tantôt éternels, tantôt éphémères. Pourtant, leur position à l’intérieur du syntagme « éternels chemins éphémères » indique moins une ambivalence duelle qu’un équilibre disséminateur : les chemins sont éternellement éphémères. Leur éphémérité explique sans doute leur pluralité et leur éternel recommencement.

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Description

odeur de feu il y a dans l’air
des chemins les plus solitaires
où passe chantant dans ses boucliers
une armée étrangère de poètes
de craie noire

 Luis Mizón1

Avec son titre oxymorique, le troisième recueil poétique de Ana Rossi s’inscrit dans une apparente contradiction : les chemins à emprunter seraient tantôt éternels, tantôt éphémères. Pourtant, leur position à l’intérieur du syntagme « éternels chemins éphémères » indique moins une ambivalence duelle qu’un équilibre disséminateur : les chemins sont éternellement éphémères. Leur éphémérité explique sans doute leur pluralité et leur éternel recommencement. Quant au terme central (« chemins »), il est d’autant plus mis en exergue qu’il est encadré par ces deux termes de sens contraires aux sonorités proches (« éternels », « éphémères »). Ces chemins forment le fil conducteur de ce recueil où se perpétuent d’innombrables cheminements qui durent le temps d’un poème. Car, comme elle l’écrit dans le poème sur lequel s’ouvre ce recueil, la « poésie c’est / […] / un instant fugace » qui lui permet d’avancer : « et ainsi je chemine /encore et encore / du dedans vers le dehors ». Dès le début, le cheminement est à la fois physique et poétique, comme le montrent les derniers vers d’« en chemin sur le chemin » : « en cheminant, je chemine / un pas après l’autre / un vers après l’autre ». Dans le second poème intitulé « main », elle décrit l’écriture comme un processus de vie qui fait écho au dernier vers du premier poème2 : « l’écriture va / suit son rythme / flux de pensée / et dans ce chemin / je mûris en tant qu’être humain ».

Près de dix ans après historiographies premières, éternels chemins éphémères semble correspondre à l’aboutissement d’un chemin intérieur faisant écho au second retour de Ana Rossi dans son pays d’origine, le Brésil – le premier ayant eu lieu entre l’exil politique de son père qu’elle avait dû suivre en Belgique et son choix de vivre en France. Si la construction du recueil3 reflète ce parcours, il ne s’y réduit pas. Divisé en deux, le recueil commence par « en chemin » pour finir sur « brésils ». Une lecture purement biographique ferait l’impasse sur la prolongation du cheminement dans la seconde partie et sur le pluriel du titre de cette dernière. Si le je de ce recueil est « à la recherche de [s]on lieu », comme l’écrit Ana Rossi dans « à la maison » – poème sur lequel s’ouvre la seconde partie induisant qu’elle a longtemps voyagé avant de (re)trouver (sa place dans) son pays d’origine –, ce lieu, qu’elle présente comme sa maison, s’avère être des lieux. Il ne s’agit pas seulement du Brésil en tant que pays, qui à ses yeux n’en est d’ailleurs pas un mais plusieurs, d’où l’usage du pluriel plutôt que du singulier. Il faut comprendre ce lieu multiple non comme un espace géographique confiné entre des frontières mais comme une abstraction rassemblant les lieux géographiques, comme Brasilia, le cerrado ou le planalto, ainsi que mentaux, comme l’écriture, la littérature et la traduction.

La première partie d’éternels chemins éphémères s’inscrit dans l’urgence d’écrire et de vivre pour prendre en main son destin, comme le soulignent les parallélismes strophiques du poème intitulé « urgence » dont les variations traduisent une volonté de ne pas tomber dans le piège du simple miroir réfléchissant, l’auteure privilégiant un miroir déformant. Si certains poèmes regorgent de redondances, comme « simple simplicité », la répétition apparente du même est souvent annihilée par une seule et unique lettre : « éclat de lumière », « éclats de lumières », « éclats de lumière » (je mets en gras) dans le poème « éclat » ou « tu viens », « tu tiens » (je mets en gras) dans « fleur de mer » ou encore « je vais », « je vois » (je mets en gras) dans « en chemin ». Parfois, Ana Rossi introduit des nuances : « et après / sans plus après / rien de plus que l’après » (je mets en gras) dans «.flamme » ou « jour du (len)demain », « jour de (len)demain », « jour de demain » (je mets en gras et en italique) dans « journées ensoleillées ». Si elle reprend des éléments, elle s’arrange toujours pour que ce qui suit voire précède dans le même vers diffère, comme dans « l’horizon » : « des doutes apparurent / des craintes réapparurent / des crises transparurent » (je mets en gras). Si elle reprend le même vers au début de chaque strophe, elle introduit une répétition supplémentaire de ce même vers à la fin d’une strophe, comme dans «.amour sans fin ». Elle nous (dé)trompe en conjuguant un même verbe à différentes personnes, comme dans «.sérénité » où les trois dernières strophes se terminent respectivement par « aller », « va » et « vais » qu’elle met qui plus est en gras, ou en conjuguant un même verbe à différents temps, comme dans « rafales » où le verbe «.s’en aller » est successivement conjugué au passé simple, au présent et au futur : « primo-vere s’en furent / primo-vere s’en vont / primo-vere s’en iront ». Par ces procédés, Ana Rossi brise le caractère litanique de ses poèmes en déplaçant la répétition vers des échos dissonants. Elle applique la Loi de la dissémination derridienne : « Tout commence par une doublure, un dédoublement, une mimesis d’un genre particulier, supplémentaire, qui prolifère à l’infini, une pratique du quatre ouverte à l’altérité absolue – qui repousse la limite, la circularité, le retour à soi-même »4. Dès lors, on entre dans un espace de dissémination où la syntaxe devient indécidable puisque les lettres sont incapables de revenir à leur point de départ… qui n’a d’ailleurs jamais existé : les lettres sont elles aussi « en chemin », dans ce mouvement perpétuel de la différance séminale et débordent de la marge. C’est pour cela qu’il n’y a pas un chemin mais des chemins, pas un cheminement mais un « en chemin » qui se traduit par une multitude de termes issus du champ lexical du mouvement5. Dans «.flamme », Ana Rossi écrit « je suis mon chemin », ce qui pousse à s’interroger sur le choix du verbe : être ou suivre ? Cette ambivalence accentue l’idée que le(s) chemin(s) n’est/ne sont pas pré-tracé(s) mais se fait/font à mesure des pas sans destination ultime : « demain, qui sait, au juste, où nous étoilerons ? », « où serai-je demain ? », s’interroge-t-elle. Si le futur est incertain, elle apprend surtout à ne plus avoir peur du passé6 et à être au présent7. Elle apprivoise le temps8 pour mieux lâcher prise9 et retrouver son centre. L’avant dernier vers de cette partie met en exergue ce cheminement intérieur qui se profile dès le début : « je fais la route à la recherche de moi-même ». Au fur et à mesure, elle découvre les profondeurs de son être, se réconcilie avec soi et découvre la puissance d’être-au-monde : « dans la quiétude je fus-suis, vais » (elle met en gras). Cette composante spirituelle apparaît dès le début de la première partie à travers des références asiatiques que Ana Rossi annonce dès le premier poème10 et que l’on retrouve dans les poèmes qui suivent où la lune sert de guide : les six haikai dédiés à Bashô, « tue sho » et « après le kanji ». La méditation11 et la respiration12 accompagnées du souffle, du vent et de l’éveil sont au cœur de nombreux poèmes ainsi que le thème de l’instant présent, de l’être-là, comme un clin d’œil au bouddhisme et à la philosophie chinoise. Même s’il s’interroge sur ses « incompatibilités » dans le dernier poème de la première partie, le je a atteint un certain niveau de sérénité qui lui ouvre les portes de ses « brésils ».

En effet, dès le premier poème de la seconde partie, l’arrivée « à la maison » se fait en toute sérénité : « j’arrive à la maison, et finalement j’apprends le repos ». Elle « re-commmence » sa vie dans un cadre géographique familier, qu’il s’agisse de la nature13 (le planalto, le cerrado) ou de la ville (Brasilia – où elle vit – et ses quadras) : «.le tournant vers le nouveau / ouvrant de nouveaux espaces où / la respiration fluide / je n’ai plus peur de moi / ma place est ici ». Il ne faut donc pas comprendre cette maison comme un simple bâtiment14 mais comme un espace ouvert sur d’autres espaces. Le chemin parcouru jusque-là ne s’arrête pas là non plus : « dans / ce cheminement où la finitude cède la place au cheminement »15. Elle devient une passante parmi d’autres dans la géométrie de la capitale, comme celle annoncée dans la première partie en souvenir de Baudelaire et de Nelligan. Son environnement se teinte de vert et de jaune – couleurs du drapeau brésilien. Si son passé refait surface, comme dans « implosion(s) » et « estampes de 73 », elle se réconcilie16 avec sa famille, avec elle-même et avec ses langues. Après avoir décidé de vivre en France suite à son exil forcé en Belgique et son premier retour au Brésil, elle s’est sentie en décalage dans l’espace des langues qu’elle parle. Elle s’est alors immergée dans le français où émerge le portugais de sa/ses mémoire(s) pour aller à la rencontre d’elle-même : elle plonge littéralement son imaginaire dans la langue française et remonte à la surface avec des réminiscences de langue portugaise pour conjuguer le tout au présent de l’altérité, de son altérité. Paradoxalement, c’est en français qu’elle récupère son enfance et par là même sa langue maternelle. Cela explique l’insertion de mots portugais et de références brésiliennes dans ses poèmes, comme on peut le constater en lisant ses précédents recueils, nous la mémoire et historiographies premières. Dans éternels chemins éphémères, elle écrit « synthèse aujourd’hui en français-portugais » comme pour signaler ce besoin d’équilibre entre les deux langues ne pouvant se contenter de simples – bien que nombreuses – insertions du portugais dans le français. La création de son blog17où tous les poèmes postés apparaissent dans les deux langues sans indication du sens de la traduction marque ce nécessaire écho des langues qui l’habitent, ce qui ne l’empêche pas d’y mêler d’autres langues, comme l’italien, et des langues vernaculaires brésiliennes (caxinauá, tupi-guarani, nhengatu). Le thème de la traduction apparaît d’ailleurs à plusieurs reprises dans ses poèmes18 et s’accompagne toujours d’une réflexion quasi théorique faisant écho à son travail d’enseignante-chercheuse au Département des Langues Étrangères et Traduction de l’Institut de Lettres de l’Université de Brasilia ainsi que son travail d’éditrice de la revue en ligne caleidoscópio: linguagem e tradução19 qu’elle a fondée en 2016. À cet espace de réflexion linguistique s’ajoute un espace littéraire qui se traduit par les nombreux noms d’auteurs brésiliens, tous répertoriés dans le glossaire aux côtés de chanteurs et d’une chanteuse. Mais les références brésiliennes ne sont pas exclusives puisqu’on trouve également de grands noms européens, comme Bonnefoy, Beckett, Ungaretti et Essénine, et même nord-américains, comme Huston et Nelligan. Outre ces grandes références littéraires, Ana Rossi retravaille l’univers folklorique brésilien dans une série de treize « enchantement[s] » où l’on retrouve voire découvre des personnages légendaires, comme Saci Pererê, Curupira ou Iara, ainsi que des danses, comme le bumba-meu-boi. Certains de ces poèmes rappellent nos contes européens, comme « jean lumette qui en tua sept », ou nos fables avec morale, comme « le mille-feuilles vert » ou « la poule sage », avec un clin d’œil à Ésope et à La Fontaine. De cet univers enfantin, elle glisse vers un aspect culturel brésilien des plus importants mais rares en poésie : le football avec « équipe », « fracture vitale » et « musique infinie ». Puis, s’appuyant sur les deux couleurs du drapeau brésilien qui mettent en exergue l’identité nationale dans « équipe », « spéculation immobilière », « demain » et « verte jaunie », Ana Rossi témoigne aussi bien de l’exaltante joie de vivre face aux « miroirs d’eau / deux boîtes d’allumettes », symbole de Brasilia, que du récent passé politique de ces terres tropicales où l’autoritarisme perdure dans les silences. Ainsi, même si la complexité de ces chemins débouche sur une inquiétude à la fin du recueil, éternels chemins éphémères nous convie à cheminer à notre tour en toute sérénité.

Émilie Notard


1 Mizón, Luis. Ammonite. Bédée : Éditions Folle Avoine. 2008 : 21. Poème traduit de l’espagnol par l’auteur.
2  « je dis oui au destin »
3  « À la demande de Ana Rossi, ce recueil a été composé par mes soins pour les éditions Accents Poétiques et révisé par l’auteure.
4  https://idixa.net/Pixa/pagixa-0701301303.html (29.11.2017)
5  Cf. la direction, le sentier, les passants, la marche, la route, la danse, les pieds, le sentier, le courant, le pas, se promener, suivre, venir, cheminer, aller, passer, tourner, nager, voyager, marcher.
6  « ne laisse pas le passé t’épouvanter »
7  « être au présent / avec la conscience du passé »
8  « je récupère le temps en moi-même »
9  « être et étant et laisser s’en aller »
10  Cf. « un mouvement de tai-chi », « un haiku de bashô », « « mizu » qui est « eau » en japonais ».
11  « nous nous arrêtons / rester / un moment sur le chemin / quiétude / assise / avec la pleine lune au dehors »
12  Cf. « le souffle viendra / laissons-le venir / rester avec soi /sans être pressé / être là » ou la première strophe du poème intitulé « souffle ».
13  Cf. la troisième strophe du poème intitulé « à la maison ».
14  Cf. la cinquième strophe du poème intitulé « à la maison ».
15  Cf. les deuxième et quatrième strophes du poème intitulé « cœur de brasilia ».
16  Cf. la dernière strophe du poème intitulé « écriture individuelle ».
17  http://ana-poesia-poesie.blogspot.de/ (01.12.2017)
18  Cf. « provisoire », « traduction… toujours éphémère » et « traduction… au fond de la nuit ».
19 http://periodicos.unb.br/index.php/caleidoscopio (01.12.2017)

Informations complémentaires

Poids 150 g
Dimensions 11 x 18 cm
Auteur

Ana Rossi

Copyright

© 2018

Editions

Accents poétiques

Format

Poche

ISBN

978-2-916792-22-4

Nbre pages

176

Découvrez quelques pages de l’oeuvre

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