Silences Verticaux

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Silences verticaux rassemble des poèmes écrits par Jean-François Declercq après la publication de Blancheur d’étoiles suivi de Sexe et Silex en 2016 puis Des Mots Justes – Juste Des Mots en 2019.  L’auteur s’inscrit dans la prolongation de ces deux précédents recueils tout en se renouvelant à travers des poèmes en forme de coup de poing, connectés à la réalité contemporaine.

UGS : APSVPB Catégorie : Étiquette :

Description

Le silence a un sens, et celui-ci vient d’en haut, ou peut-être d’en bas.

Le poète est connu pour livrer des mots, juste des mots1. Sous sa main, ils éclatent. Leur sens s’évapore aussitôt que nous les prononçons ou que nous les concevons en notre esprit.

Peu lui importe le flacon, et moins encore les étiquettes. Il est las de courber l’échine, de traîner ses chaînes sonnantes et trébuchantes dans les rayons où les verbes – toujours les mêmes ! – s’empilent. Exténué de racheter à neuf, jusqu’au dernier sou, du toujours pareil, de refaire les vernis, épuisé de penser comme une terre est épuisée lorsqu’elle ne peut plus donner vie.

Déraciné, le poète abdique son naturel précieux. Contre la « polimilice », il entame un bras de fer sans broncher. Son silence est d’or. Et sa parole, réputée d’argent, il ne la vendra pas. Il ne se vendra pas. Peut-on vendre ce que l’on ne possède ? « Aveugle est cette main qui veut prendre tout cela ».

Rompu à un exercice qu’il pratique en solitaire, il est capable de se taire. Le silence ne se vend pas ! Il sait le faire de manière opportune : ne pas tout dire et surtout ne pas tenter de dire ce qui ne peut l’être. En cadence, à contre-temps, il crée du rythme, il dissocie des choses, il sépare au moyen de quelques silences et de pauses tout ce qui est confondu. Sur la page se recomposent les noirs et les blancs : « dans cet espace de temps / il y a la vie ». Seul dans « le ciel inversé », le silencieux démiurge défait des monstres – ces breloques composites – et il rend à chacun des membres qui les composent un peu de sa pureté naturelle. Écoutez-la qui déploie sa corolle : sans pourquoi, « la fleur du silence » éclot, et sans se demander si on la voit. « Pourquoi cette offrande ? Pourquoi cette offrande de silence ? »

Ne vous trompez pas au sujet de notre poète : à cette condition précaire et solitaire, il donne tout son consentement. De sujet d’ailleurs, il serait plutôt objet. Niché à bonne distance du bavardage, du mensonge, de la rassurante répétition des mots, il refuse que l’on confisque le langage. Terré dans sa tanière, il observe les mots : sous les néons de sa boutique, le boucher de l’être est un grossiste discount qui tente de les dépecer vifs. Le sens des mots leur colle à la peau. De quoi s’atterrer : dans nos assiettes jetables, en carton recyclé, on n’a que des mots morts à se mettre sous la dent.

Pour beaucoup, les mots sont une promesse. Mais toute promesse  – même tenue – est performative. Promettez et vous aurez promis. Quoi d’autre ? Du sens ? Des images ? Du sens sous les mots, des images derrière les mots ? Le poète leur préfère « le silence des serments à venir ». Il sait se taire devant certaines injonctions des mots. Ne pas répondre à certaines habitudes de langage.

*

Le poète ose jouer. Parfois, il restitue aux mots un peu de l’élan enfantin qu’ils avaient jadis, dans le miracle de leur balbutiement : « Étrange est le ressac, nuée de muettes nues ».

Sur la plage de Malo, un promeneur les observe et s’interroge. Il cherche des réponses dans les échos de ses questions :

– Eh quoi ?
– Elles ne sont pas là où on les attend.
– Il faut descendre plus bas : « Ils / ne disent pas les mêmes mots / Entre eux, les voiles volent et claquent / au vent / Mouettes, sable dans le silence des yeux ».
– Comme elles savent se faire attendre !
– Muettes, elles savent se faire entendre.
– Elles sont nues, on les voit.
– Qu’on les habille comme on voudra !

Le promeneur gratte une page vierge. « On y met / ce qu’on veut / ce qu’on peut / dans cet espace / blanc ». « Mésange / En somme ». « Mésanges de poussières ». Un grain de sable suffit pour faire changer les choses.

On a perdu l’habitude de jouer avec les mots. Lui, il le fait sans honte. C’est brut, c’est rare, c’est évanescent. Il se peut même que ça n’arrive qu’une fois. La semelfactivité de l’événement, le poète qui se promène l’assume. Il désire parfois brûler la vie par les deux bouts. Il se dit que c’est idiot, littéralement. Dans le vide, rien ne brûle. Pourtant, « [i]l suffirait de peu ».

Au-delà des alternatives mensongères et des chemins binaires préformés, on ne trouve nulle victoire. Ni celle du vrai sur le faux, ni du bon sur le mauvais – moins encore celle du bien sur le mal. « Vérité toute nue qui n’a jamais été ». Le poète s’y soustrait et s’en étonne, mais il a déjà la souplesse d’un virtuose. Cela fait de longues années qu’il pratique cette gymnastique épochale. Méfiance : il arrive qu’un « puits raisonne encore de l’eau qui manque ». Du courage ! Il faut écarter les ronces pour arriver au lac !

Dans le court-circuit dont il est l’auteur, il a l’audace – cela est nécessaire – de noyer son propre reflet. Le sacré est là où l’on croit voir ! En simple profane, il cesse de regarder les apparences. Se rendant délibérément « aveugle aux reflets du miroir », il se retourne sur lui-même comme « la sortie se dit « Exit » ». Débarrassé de toute image de soi, il accepte d’être ce qu’il est, juste ce qu’il est. Il est prêt à aller plus loin : plus bas, où vibrent les phénomènes invisibles. « L’invisible est un œil qui se regarde ». Tendons l’oreille et regardons : « Le visible est toujours un silence / qui se reflète ». On peut apprendre du silence. Grâce à lui, le poète sait même, paraît-il, passer à travers les murs.

**

Le poète n’est qu’un humble passeur. « Il n’y a pas plus claire que l’eau qui dort dans le silence de nos yeux ». Solitaire, dans le noir et le froid, on cesse au moins de contempler les ombres. « Oiseau de papier », il murmure : « J’ai les yeux clos et je vois ». Ce papier, il le colle sur le mur. Il s’agit d’une invitation :

Échange
Une boîte de murmures
Contre un litre de vent

C’est une histoire d’échange. Il était une fois – « il » s’agit du poète – loin du foyer, un promeneur qui contemplait la mer. Sur le site des Deux-Caps, ses yeux traversent les terriers verts jusque l’horizon où s’abîme le gris du ciel sur la mer. Soudain passe un lapin blanc. Sans que l’on sache pourquoi, voici que ce dernier lui offre l’abri qu’il a creusé, patiemment, dans le ventre de la terre. Sans mot dire, ils y descendent.

La verticalité, c’est l’histoire d’une descente. « Les fleuves coulent toujours vers la mer ». Toujours ils descendent. « Retour / au lieu naturel ». La pente peut paraître abrupte mais, en aussi étonnante compagnie, le promeneur n’y pense plus guère. Cheminant à travers les précipices de la terre, il pose à présent un pied sûr dans les abîmes, sur l’invisible, et jamais avec l’autre il ne voudrait fouler la lune qui scintille. Le poète s’accorde sur un fait : sur le sol, tantôt nous rampons, tantôt nous marchons, mais à coup sûr nous pourrirons, retournant à la « densité des choses ». C’est ici-bas qu’il choisit, sans attendre, d’enraciner son corps.

Dans les ténèbres – où tous les chats, le promeneur et même le lapin blanc sont gris –, on ne vous fera pas croire que le poète se contente de décrire ce qu’il voit. Du silence, vous le savez, on ne trouve guère d’écho. Mais si dans le vide, là-haut, rien de ce qui brille ne résonne, ici-bas, tout en bas, bien plus bas que le sol, tout se fait entendre même ce qui ne se voit. Étouffant à sa source le feu qui éclaire nos simulacres, le poète rasséréné nous adresse « ses » silences, « l’écho blanc du silence ». Convertissant le visible en tout genre, le silence se fait reine. On tient la note. Ainsi jaillit l’« écho des / solitudes ».

Il semble nous dire que notre vie est une parole légère, aiguë, et qu’il y a plus grave. Qu’il faut vivre et renaître chaque jour, ainsi que l’Amour dépeint par Platon. Ou que chaque jour que tu vis est un jour que tu meurs, et que tu vivras et mourras demain, puis le jour suivant. Pour ce drôle de profane initié, c’est dans le sous-sol qu’est la vie, au-delà des mots, à travers eux – là où les silences s’étirent, là où ils durent longtemps, comme pour l’éternité. « Ne les entends-tu pas ? »

Quant à nous, prenons le temps de vivre sans nous presser de tout dire. Peut-être, dans nos silences, tendrons-nous l’oreille – notre cœur – à une voix qui n’est pas la nôtre. Celle d’une prêtresse égyptienne ou, pourquoi pas, une voix vibrante dont aucun mot ne sort. Une voix qui vibre et fait vibrer, qui fait pleurer et rire quelquefois au lieu de parler pour ne rien dire. Le silence est aussi un cri contre la mort, ou peut-être un acquiescement, qui sait ? Je ne sais pas. Ce recueil, cet échange, ces mots qui parlent dans le silence, c’est juste l’histoire de vivre.

Nathanaël Masselot
Docteur en philosophie, auteur de PHILO Thérapie, Éditions de l’Opportun, 2019, et de Agir et penser comme Nietzsche, Éditions de l’Opportun, 2020.


1 Référence au recueil Des mots justes – Juste des mots de Jean-François Declercq, publié en 2019 aux éditions Accents Poétiques.

Informations complémentaires

Poids 152 g
Dimensions 11 × 18 cm
Auteur

Jean-François Declercq

Editions

Accents poétiques

Format

Poche

ISBN

978-2-916792-43-9

Nbre pages

178

Découvrez quelques pages de l’oeuvre

Des-Mots-Justes-Juste-Des-Mots_extrait

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